28 avril 2021

Identification au personnage : la clé de voûte de l’histoire

Sans le phénomène d’identification au personnage, le public ne s’intéresserait pas aux histoires qu’on lui raconte. Il paraît évident que sans personnage, il ne peut y avoir d’histoire, mais seulement des descriptions, poèmes ou des essais, nous y reviendrons quand nous parlerons de genre. Et réciproquement, il ne peut exister de personnage sans histoire, sinon, ce n’est plus un personnage, c’est une âme errante et perdue. Mais le personnage et son histoire ne suffisent pas. Il manque un ingrédient fondamental, ou plutôt un liant qui va faire que l’on ne va plus pouvoir se détacher de cette histoire passionnante. Et cette colle, c’est ce phénomène d’identification au personnage, sans quoi les histoires ne nous intéresseraient pas. Nous allons tenter de comprendre en quoi consiste ce phénomène d’identification, puis nous verrons les différentes formes d’identification qui peuvent exister, et leur importance respective.

Lorsque l’enfant était enfant, il ne savait pas qu’il était un enfant,

Peter Handke

il ne savait pas qu’il était un être humain. Il ne savait pas qui il était. Parce qu’il n’avait pas encore la maîtrise des mots. Et encore moins celle des histoires.

Pour lui, tout avait une âme et toutes les âmes n’en faisaient qu’une.

Ce sont les histoires qu’on lui a racontées sur lui-même et sur ses parents, sur sa famille, sur la société, qui ont fait qu’il est devenu ce qu’il est. Ou plutôt ce qu’il croit être. Car sans ses histoires, il n’est plus rien.

D’où l’importance fondamentale et ontologique des histoires, par rapport à la construction de la « personnalité ». Mais nous verrons que finalement la personnalité n’est qu’un personnage.

A/ L’identification au personnage, tentative de compréhension et de définition.

Le phénomène d’identification est directement lié au mimétisme : identification, personnification. L’identification permet de s’identifier, donc d’avoir une identité, bien autre et différente que celle qui nous est donnée à la naissance. C’est notre véritable identité, celle que nous nous sommes construite, où celle que l’on a construit pour nous. Ou pour être encore plus précis : celle que nous avons construite à partir de ce que nous avons accepté ou non de ce que l’on a construit pour nous.

Le phénomène d’identification est très proche du mimétisme, dont il emprunte de nombreuses caractéristiques et similitudes.

1°/ Le mimétisme à la base de l’identification au personnage.

mimétisme singe -femme
Mimétisme – Image par yalcin dag de Pixabay

a) Le mimétisme : la première forme d’apprentissage.

Le mimétisme est un élément clé dans le développement de tous les êtres humains. L’apprentissage par imitation constitue une étape essentielle dans le développement de l’enfant. En effet, les premiers apprentissages se font par imitation. Aussi bien avec l’imitation des sons pour l’apprentissage du langage, que l’imitation des gestes pour acquérir les premiers savoir-faire et connaissances. Et en règle générale, ce sont les personnes proches, les parents et les référents, c’est-à-dire justement celles auxquelles l’enfant s’identifie, qu’il va copier.

Mais le mimétisme assure aussi l’intégration sociale. Il permet de s’intégrer et d’être accepté dans nos sociétés, avant même d’en accepter et d’en comprendre les règles. D’ailleurs, quand nous allons dans un pays étranger, où les règles et les usages sont différents, nous tentons d’imiter les autochtones pour se faire accepter.

b) Le mimétisme : maître de nos désirs.

Mais le mimétisme va encore plus loin, puisqu’il dirigerait également nos désirs. Toutes nos vies découleraient ainsi de ce phénomène d’imitation. Et ce, dans la lignée directe de la pensée de René Girard. Selon lui, tous nos désirs sont des désirs mimétiques. Pour résumer, tout ce que nous voulons est déterminé par ce que veulent les autres, et en particulier nos rivaux. D’après lui, nous désirons quelque chose, que ce soit une femme, une voiture ou une maison, non parce qu’ils sont désirables en eux-mêmes, mais parce que d’autres personnes la désirent. D’ailleurs, il est bien connu que plus une chose est désirée, plus elle créé un sentiment de rareté et le désir de se l’approprier.

Cela revient à dire que ce que nous faisons et nous voulons ne vient pas de nous-même. Presque toutes nos vies sont en fait conditionnées par le désir des autres, et que nous imitons non seulement leurs actes, leurs gestes, mais également ce qu’ils souhaitent. Pour toute personne désirant comprendre de phénomène d’identification, je ne saurais que trop lui conseiller d’approfondir cette approche Girardienne de l’écriture, notamment au travers de : Mensonge romantique et vérité romanesque.

2/ Approche scientifique de l’identification au personnage = les neurones miroirs.

Mais le mimétisme et l’identification ne sont pas exactement la même chose. Le mimétisme, comme son nom l’indique suppose la copie et la répétition des gestes. Ce qui n’existe pas dans l’identification. Et pourtant, le processus neurologique serait le même à cause de la présence de ce que l’on appelle les « neurones miroirs ». Ces neurones sont activés justement quand des personnes proches ou desquelles on se sent proches agissent. Et ils ont la particularité de provoquer des actions potentielles. Autrement dit, nous agirions de manière virtuelle, dans le cerveau uniquement.

Mais pour le cerveau, cela ne fait pas de grande différence. C’est pourquoi certains auteurs vont même à penser que le cerveau aurait du mal à distinguer entre la fiction et la réalité. Elles partent du constat que les signaux envoyés au cerveau sont les mêmes pour les sens, qu’il s’agisse de signaux envoyé depuis la « réalité », depuis d’images recréés comme au cinéma, ou artificielle. On pourrait même considérer que la réalité est elle-même une sorte de fiction ou de rêve. En effet, qui peut déterminer la différence entre les deux, de manière certaine ?

Prenons l’exemple du cinéma : quand nous regardons un film, nous avons l’impression de réellement vivre les émotions des personnages, et c’est l’objectif du réalisateur. Car le cerveau reçoit les images et les sons comme si elles émanaient de la réalité. Car ces signaux dégagent autant de « sensation de vérité », que les images et les sons de la réalité « extérieure », voire même plus, parfois. D’ailleurs qu’est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas dans un immense film, et que nous regardons en fait notre histoire projetée sur un immense écran en 4 dimensions ? Nous y reviendrons dans le cadre de l’identification à notre personnage.

3°/ Le phénomène de visualisation

Les techniques de visualisation utilisent ce phénomène pour préparer les sportifs de haut niveau, ou pour soigner certaines phobies ou affections. La répétition mentale va préparer tout le corps à agir en vue d’obtenir des résultats et des objectifs précis. Le pouvoir créateur de la pensée n’est pas un vain mot, mais bien une réalité.

La visualisation est une forme de pensée créatrice très proche de l’écriture elle-même. De là à dire que l’écriture permet de créer des situations qui risquent de se retrouver dans la vie réelle, il n’y a qu’un pas. Ce qui est certain en tout cas, c’est que l’écriture et la fiction permet de créer un égrégore de réalité et de mondes potentiel, dans lesquels les individus vont aller puiser. Selon le phénomène d’identification. C’est pourquoi les fictions, mais aussi toutes les histoires que l’on raconte, modèlent notre réalité.

B/ Les trois formes (stades) d’identification au personnage

 Masque vénitien

Masque vénitien Image par yalcin dag de Pixabay.jpg

Le phénomène d’identification au personnage peut se décliner sous trois formes, qui peuvent également ressembler à trois stades du processus :

1) L’identification à ce que l’on voit (ou que l’on lit) : l’identification du lecteur/spectateur

Le premier niveau d’identification, correspond en quelque sorte à une identification entre ce qui vient de l’extérieur et qui va vers l’intérieur. Pour être très pragmatique, c’est l’identification qui passe par nos sens, dont les plus importants sont évidemment la vue et l’ouïe. Nous nous identifions aux personnes et aux personnages que nous voyons. Puisqu’en réalité, il n’y a pas réellement de différence, entre les personnes physiques, « réelles », et les personnages de fiction.

En tout cas, en théorie. En pratique, c’est là que réside l’art de toute œuvre de fiction réussie, c’est de faire croire que « c’est vrai ». « J’y ai vraiment cru ! ».

L’identification au personnage est basée sur plusieurs critères :

les critères extérieurs : le genre, l’apparence physique, l’origine sociale, etc.,

– les motivations. Et c’est en fait le point clé du phénomène d’identification, que nous traiterons quand nous traiterons de la construction du personnage que nous rentrerons plus avant dans la dramaturgie. Et en cela, nous rejoignons l’analyse Girardienne, qui ne parle pas de motivation, mais de désir. Ce qui revient au même.

C’est parce que le personnage a les mêmes objectifs que nous (parce qu’il veut les mêmes choses) que nous allons nous y identifier. Parce que cela nous intéresse de savoir comment il a fait pour les obtenir. Et l’on comprend bien que peu importe que cela soit de la fiction ou non, « cela nous sert de leçon ». D’autant plus que ce genre d’expériences n’est que rarement racontée par les protagonistes eux-mêmes, parce que la plupart du temps, ils n’ont pas le recul suffisant, ou qu’ils n’ont pas le temps.

2) L’identification à ce que l’on crée, que l’on écrit : l’identification de l’auteur,

Le deuxième niveau, type ou stade d’identification est celui que le créateur, l’auteur va avoir avec son œuvre et ses personnages. Il s’agit plus d’une identification de l’intérieur vers l’extérieur. Les personnages que nous créons (en tant qu’auteur) sont toujours une émanation de nous-même. Et nous nous identifions toujours à nos personnages. En tout cas, c’est nécessaire pour construire des personnages crédibles. Nous y reviendrons. Mais c’est ce phénomène d’identification à nos personnages, qui permet aux auteurs de vivre plusieurs vies, comme je l’expliquais dans l’article sur les motivations pour écrire. Mais c’est également ce même phénomène d’identification qui permet une sorte de catharsis et de guérison, liée à la cohabitation prolongée avec ce personnage, image du moi.

3) L’identification à ce que l’on joue et à ce qu’on se raconte à soi-même : l’identification du soi.

Le troisième niveau d’identification est l’identification au personnage que nous jouons.

Nous sommes tous, absolument tous dans des rôles, que l’on nous a créé et que nous nous sommes créé. C’est d’ailleurs souvent au travers des rôles que nous jouons dans la vie que nous nous définissons : nous nous définissons par rapport à notre métier, notre famille, nos activités. Mais tout cela n’est qu’un jeu dans une immense pièce de théâtre.

La question est de savoir dans quelle mesure nous nous identifions au personnage que nous jouons. Je ne peux développer ici cette question fondamentale liée à l’essence même de ce que nous sommes, car cela demanderait plusieurs livres. Pour mieux comprendre ce phénomène, je ne saurais que trop vous conseiller « Le cinquième accord Toltèque » de Miguel et José Ruiz qui décrit ce phénomène avec précision.

Mais en quelques mots, le phénomène d’identification au personnage que nous nous jouons et que nous jouons pour nos proches, et directement, intrinsèquement, fondamentalement liée à ce que nous sommes. C’est pourquoi il est essentiel et éternel.

C/ Les histoires sont éternelles

Conte pour enfant - Image par yalcin dag de Pixabay.jpg
Conte pour enfant – Image par yalcin dag de Pixabay.jpg

C’est pourquoi les histoires existent depuis que l’être humain a pris conscience de ce qu’il était. Et qu’elles existeront encore tant que l’être humain aura conscience de lui-même. Parce qu’elles sont intrinsèquement liées à notre personnalité. Que les histoires soient individuelles ou collectives ne change rien. L’Histoire, ce n’est finalement qu’une histoire que l’on raconte parmi des centaines possibles, et sur laquelle on essaie de se mettre d’accord pour construire une identité collective.

Les règles qui régissent ce phénomène d’identification au personnage s’appellent la dramaturgie. Elles sont universelles et dépassent largement le cadre de la narration. C’est pourquoi tout auteur, que ce soit de fiction au cinéma, au théâtre, en BD, ou en roman est tenu de les connaître.

 

 

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