18 juin 2024

Le sens caché de l’histoire

« Je vais vous raconter une histoire » : celle d’histoire et de récit. Histoire et Récit étaient siamois de naissance et le médecin qui les avait accouchés avait clairement expliqué qu’essayer de les séparer les tuerait tous les deux. Histoire était une belle jeune fille. Malheureusement, elle était totalement aveugle, et il faut bien l’avouer, un peu simple d’esprit. En conséquence, elle ne pouvait pas se déplacer toute seule ni faire la moindre action sans l’aide de son frère Récit. Ce dernier était presque invisible, en tout cas pour la plupart des gens. Et il suivait sa sœur comme son ombre. C’est lui qui lui disait exactement quoi faire, quoi dire, comment se comporter, où aller. Et Histoire n’avait qu’à suivre les indications de son frère, Récit, qui ne pouvait pas non plus lui faire faire tout et n’importe quoi, car le Jeune Fille avait des principes !

Leur père, l’Auteur, était le seul à connaître leur infirmité, et presque le seul à percevoir Récit. Il était heureux que l’on qualifie souvent sa fille de « belle ». Mais il ne pouvait malheureusement pas révéler que sans son frère Récit, elle ne tiendrait pas debout. Il avait cependant une préférence pour son fils, sans oser l’avouer ouvertement. En effet, cela aurait profondément déplu à son épouse, la Narration, mère des deux enfants. Cette dernière négligeait son fils Récit, car elle n’avait d’yeux que pour sa fille, avec laquelle elle s’identifiait complètement, et pour qui elle avait une nette préférence. Et cela créait évidemment des désaccords et parfois des disputes dans le couple quand au sens à accorder à l’histoire. Leur mère, disait que tout lui revenait. Leur père, insistait, souvent en vain en disant que sans son frère, elle serait une belle fille, mais simple d’esprit.

1/ Histoire et point de vue narratif (récit)

Le point de vue sur l'histoire

Comme on vient de le voir, l’histoire et le récit sont tellement imbriqués qu’on les confond souvent. Et surtout, on emploie presque toujours le mot d’histoire, pour parler en réalité du récit. Et même les plus grands se sont laissés prendre. Notamment Jean Duvivier, quand il disait : “Il faut trois choses pour faire un bon film : d’abord une bonne histoire, puis une bonne histoire, et enfin une bonne histoire”. Citation qui fut reprise et utilisée par Jean Gabin. Alors qu’il aurait dû parler de récit. Mais on parle rarement du récit ! Car on ne parle jamais non plus de l’observateur, qui a l’air tellement évident, que l’on finit par l’oublier… erreur !

a) Faits et observateurs

Tout cela pour introduire l’idée que sans récit, l’histoire ne peut pas exister. De la même manière que sans observateur, aucun fait ne peut exister. Il faut toujours quelqu’un qui observe et qui raconte les faits. De là à dire que c’est l’observateur qui crée la réalité, il n’y a qu’un pas, que la physique quantique et votre serviteur franchissent allègrement. Mais là n’est pas le propos. La réalité et l’observateur entretiennent le même rapport que l’histoire et le récit. Autrement dit, quand on parle d’histoire ou de faits, c’est pareil, on parle toujours de récit. Et par récit, il est sous-entendu que celui-ci a forcément besoin d’un observateur et par conséquent d’un « point de vue ». Un roman, est évidemment une histoire que l’on raconte.

b) La diégèse

En ce qui concerne l’écriture de roman, tout ce qui concerne la chronologie des faits et ce qui arrive aux personnages s’appelle la diégèse, mot utilisé plutôt dans le cinéma. Mais on comprend bien qu’à ce stade, il n’y pas encore de récit, et qu’il va falloir choisir un point de vue. Et ce point de vue, c’est d’abord de choisir celui qui raconte l’histoire… c’est-à-dire quel est le narrateur. Ce n’est pas l’auteur lui-même qui raconte l’histoire, comme on le croit et le dit souvent, à tort, comme je le fais remarquer dans « bien choisir son narrateur ». L’auteur ne fait que l’écrire… Alors évidemment, pour la plupart ne fait pas la différence, même parmi les auteurs. Car la phrase « Je vais vous raconter une histoire » est trompeuse, puisqu’elle assimile l’auteur au narrateur. Mais l’auteur n’est pas plus le narrateur, qu’un acteur qui interprète un rôle n’est le personnage… L’auteur peut évidemment s’identifier au narrateur, et cela l’aide à écrire l’histoire, pardon, son récit, tout comme un comédien essaie de s’identifier à son rôle…

c) Le point de vue narratif

Tout est donc question de point de vue. On entend souvent que l’on raconte toujours les mêmes histoires. C’est vrai. Mais pas de la même manière. C’est pour cela qu’il y a toujours de nouvelles histoires, pardon de nouveau récits, et qu’il y en aura toujours. Comme la société évolue, les lecteurs et les auteurs évoluent aussi. C’est pourquoi les points de vue évoluent aussi. Car ils dépendent aussi bien de la personne qui observe l’histoire, que de l’endroit où il se trouve dans l’espace et dans le temps. Le point de vue narratif est donc la caractéristique même du récit : qui raconte l’histoire ? Où se situe-t-on par rapport à l’histoire ? C’est évidemment la première question que doit se poser tout auteur avant de commencer à écrire, en tout cas à rédiger son récit. Puisque la construction des personnages et de leur histoire fait partie de l’écriture.

Je ne vais pas rentrer en détail dans les différents choix narratifs que j’ai déjà détaillé dans l’article « Comment choisir son narrateur ?

2/ Où s’arrête l’histoire et quand commence le récit ?

Cadre de l'histoire

En réalité, le récit commence dès la première ligne d’un roman, ou dès la première image du film. L’histoire est par contre toujours omniprésente, mais ne se voit qu’au travers d’un cadre. Celui de l’image, pour le cinéma, mais celui du narrateur pour le romancier. La partie de l’histoire qui n’est pas montrée en dit souvent autant, voire plus que ce qui est montré. Car ce que l’on montre, ou non, est bien la deuxième caractéristique du récit. Et l’on voit bien qu’elle dépend du point de vue adopté. Elle en est même la conséquence directe. Dans tout point de vue, donc dans tout récit, il y a forcément un partie occultée. Le soit disant point de vue « omniscient » ou point de vue de Dieu, ne peut pas exister en littérature… On peut faire croire que l’on sait tout… mais le récit est structurellement dans l’obligation de masquer une partie de l’histoire, qui demeure invisible.

a) Histoire ou intrigue ?

On entend souvent, et l’on dit souvent, moi le premier, que l’histoire met longtemps avant de commencer. Cela n’est pas possible. Comme on vient de le voit, l’histoire est toujours présente au travers du récit. Mais encore une fois, le langage courant est terriblement ambigu. Car quand on dit dans ce cas, que l’histoire n’a pas encore commencé, on veut parler d’intrigue dramatique…

Au final, on se raconte tous des histoires, car nous adoptons toujours un point de vue sur le monde et notre environnement. En tant qu’auteur, nous devons avoir conscience du point de vue que nous choisissons. Car il doit être original, mais pas trop. Un point de vue narratif pas suffisamment original rendra l’histoire « fade » avec surtout une sensation de « déjà vu ». Mais un point de vue par trop original risque soit de choquer, soit tout simplement de ne pas être compris.

Alors, avez-vous conscience que vous adoptez forcément un point de vue quand vous racontez une histoire ? Et qu’est-ce qui vous guide pour choisir votre point de vue narratif ?

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